Pourquoi inviter en France en 2010 un chef de village et le responsable d'une association culturelle burkinabè ?
En 2010, un grand nombre de pays d'Afrique francophone,
anciennes colonies françaises, fêtent le cinquantenaire de leurs indépendances. C'est le moment des bilans.
Pour beaucoup, ce bilan n'est pas très encourageant, la pauvreté a guère reculé, ce qui amène à remettre en cause (entre autres) l'efficacité des différentes formes d'aide au développement.
Depuis 50 ans, la coopération occidentale a accompagné le développement de ses anciennes colonies. à la fin des années 80, elle s'est inscrite clairement dans le contexte de la mondialisation et
s'est accompagnée d'un encouragement à suivre le modèle de nos démocraties occidentales basé sur l'économie libérale.
Mais aujourd'hui, beaucoup d'intellectuels et d'économistes s'interrogent sur le caractère universel de ce modèle.
En tant qu'association française (au sein de laquelle sont réunis des français et des africains vivant en France), lorsque nous sommes sur le terrain de nos partenaires burkinabè, nous sommes
sans cesse amenés à réfléchir à l'impact de notre origine et de notre peau blanche et aux valeurs dont nous sommes porteurs.
Que venons nous faire là ?
Notre statut de « blanc » génère des attentes et nous avons appris à quel point cela pouvait être contre-productif : l'attente débouche sur la passivité. Comment éviter que nos
partenaires aient ce raisonnement si courant en Afrique : « Nous avons nos blancs, nous n'avons plus qu'à rester assis et attendre l'argent ! ».
Nous avons appris à nous départir de notre penchant naturel à vouloir jouer les donneurs de leçons. Sur le terrain, nous avons appris à être humbles, à ne jamais nous précipiter, d'où notre nom,
« La Tortue Voyageuse ».
Peu à peu, nous avons mis en place des règles pour éviter cet écueil que rencontrent inévitablement les associations de solidarité internationale.
En étant les acteurs de projets basés sur l'échange, nous sommes en position d'apprentissage. C'est d'ailleurs là le ressort de notre motivation.
Une des pistes qui nous semble la plus prometteuse pour déjouer les pièges hérités de notre histoire (comment ne pas rendre, par notre simple présence, nos partenaires passifs au lieu de
solliciter leurs initiatives ?), c'est d'aborder et de valoriser les questions interculturelles.
Il existe en France et au Burkina une curiosité à l'égard des autres cultures, une nécessité de se décentrer de soi-même, un besoin de s'interroger sur ses valeurs et celles des autres. Par
exemple, nous avons eu la surprise, lorsque nous avons demandé aux jeunes burkinabè d'écrire sur leur histoire et sur leur culture, sur la cosmogonie de leurs villages, de découvrir l'intérêt que
cela suscitait chez eux comme chez les lecteurs occidentaux. L'intérêt est réciproque.
Notre association a appris avec ses partenaires que l'échange, la connaissance mutuelle, le respect, la réflexion sur l'identité culturelle sont essentiels pour le bon développement de tout un
chacun. Nous voulons partager cette expérience
C'est pourquoi nous invitons, en cette année de
commémoration des indépendances africaines, deux adhérents emblématiques de l'association partenaire burkinabè « La Tortue Voyageuse du Passoré » (TVP) :
Ernest Sibiri YELKOUNI : Responsable dynamique de la « Tortue Voyageuse du Passoré » (TVP), il représente une autre association locale devenue elle aussi notre
partenaire au Burkina Faso, « AYAM », dont l'objectif est de valoriser et d'encourager les formes d'expression culturelles enracinées dans les coutumes de cette région, la province du
Passoré.
Sa Majesté Naaba Tigré est le chef coutumier d'un canton dans la même région et membre depuis sa création, il y a 3 ans, de la TVP, dont son village, Bouré, est une antenne.
Ce chef coutumier nous semble particulièrement emblématique d'un avenir possible : Il joue bien sûr son rôle de gardien et de transmetteur des coutumes, de sage, de garant de la paix sociale, au
sein de sa communauté villageoise, mais, contrairement à l'image que l'on se fait des chefs coutumiers africains, il est jeune (moins de 50 ans), moderne (il a vécu en ville, a travaillé, parle
et lit le français) et entreprenant. Il lutte aujourd'hui pour la construction du collège de Bouré. Il a un point de vue, pas toujours consensuel, sur ses relations avec les pouvoirs politiques
et administratifs.
Il nous a semblé particulièrement intéressant d'avoir leurs points de vue sur la place des deux formes de pouvoirs qui cohabitent au Burkina Faso. Autrefois, le pouvoir coutumier régissait à lui
seul la vie sociale et politique chez les Mossi. Puis est arrivée la colonisation et un nouveau pouvoir politique et administratif, totalement calqué sur celui qui régit notre vie en France s'est
installé. Depuis, il est toujours en place, il a très peu changé dans la forme, il s'est aménagé dans les faits, « à l'africaine », dit-on pudiquement.
Voilà la situation. Nombreux sont ceux qui éprouvent un regain d'intérêt pour la culture, celle d’hier et celle de demain, et la question de l'identité culturelle dans le développement de toute
société. Ici comme là-bas, chacun s’interroge sur soi, il est difficile pour chacun de se situer entre tradition et modernité. Nous avons intitulé notre projet d'invitation de nos deux
partenaires :
« Peut-on se développer sans racines; coutume et développement : un défi ?» (aout 2010)